Habiter ?


Pour répondre à la question il faut d’abord s’entendre sur l’objet dont il est question. Comme toujours en philosophie, il ne s’agit pas de proposer une théorie et une représentation, il s’agit de viser la vérité, c’est à dire de faire en sorte que ces représentations s’accordent avec le réel. C’est que nous cherchons, ce qui ne veut pas dire que c’est ce que l’on va trouver. Le philosophe cherche la vérité, il cherche à se représenter la réalité. Il cherche à faire en sorte que ses représentations s'accordent avec le réel. Et ce soir, la partie du réel qui nous préoccupe c’est « habiter ». C’est sans doute une partie de la réalité car c’est un fait humain qui occupe une place dans le réel. Pour bien comprendre de quoi il s’agit il faut d’abord s’entendre sur cette partie du réel qui nous interroge, « habiter ».


Ainsi il faut définir le vocable « habiter ». Insister sur cette dimension de réalité, c’est indiquer que la philosophie n’est pas qu’une affaire de mot, il ne s’agit pas simplement de définir un mot « habiter ». On prend un dictionnaire, on trouve une définition et il n’est pas nécessaire de se réunir en fin de journée pour philosopher de manière désintéressée, on prend un dictionnaire, le problème serait réglé. Ce qui nous intéresse c’est la réalité même de ce que recouvre le terme « habiter ». Qu’est ce qu’habiter? Ce qu’il faut définir ce n’est pas le mot, c’est le réel lui-même. Il faut trouver le moyen de mettre au jour ce qui fait qu’habiter est “habiter” et pas autre chose.


Nous devons nous tourner vers un très grand, qui nous invite à penser d’une manière déterminée. Descartes. Lorsque Descartes s’interroge sur une partie du réel, quelque soit cette partie sur laquelle il fait porter sa réflexion, il invite toujours à penser cette partie clairement et distinctement. Clairement c’est; lorsque vous êtes au musée vous regardez un tableau , il est bien éclairé, dans la pénombre il se confond avec le décor et on ne le perçoit que partiellement de même s’il est trop éclairé, il est surexposé. S’il est bien éclairé vous allez pouvoir le distinguer de ce qu’il n’est pas. Il va se distinguer. Penser clairement et distinctement c’est le distinguer clairement de ce qu’il n’est pas. Il faut toujours commencer par là. Notre question c’est « habiter? », comme il faut commencer à éclairer ce qu’il est, il faut penser, distinguer ce c’est qu’est habiter, de ce qu’il n’est pas.



L’Inhabitable


Triptyque, portes fermées, peinture à l'huile sur bois du peintre néerlandais Jérôme Bosch. *

Genese 1 1-5

א בְּרֵאשִׁ֖ית בָּרָ֣א אֱלֹהִ֑ים אֵ֥ת הַשָּׁמַ֖יִם וְאֵ֥ת הָאָֽרֶץ׃

ב וְהָאָ֗רֶץ הָיְתָ֥ה תֹ֙הוּ֙ וָבֹ֔הוּ וְחֹ֖שֶׁךְ עַל־פְּנֵ֣י תְה֑וֹם וְר֣וּחַ אֱלֹהִ֔ים מְרַחֶ֖פֶת עַל־פְּנֵ֥י הַמָּֽיִם׃

ג וַיֹּ֥אמֶר אֱלֹהִ֖ים יְהִ֣י א֑וֹר וַֽיְהִי־אֽוֹר׃

ד וַיַּ֧רְא אֱלֹהִ֛ים אֶת־הָא֖וֹר כִּי־ט֑וֹב וַיַּבְדֵּ֣ל אֱלֹהִ֔ים בֵּ֥ין הָא֖וֹר וּבֵ֥ין הַחֹֽשֶׁךְ׃ה וַיִּקְרָ֨א אֱלֹהִ֤ים׀

לָאוֹר֙ י֔וֹם וְלַחֹ֖שֶׁךְ קָ֣רָא לָ֑יְלָה וַֽיְהִי־עֶ֥רֶב וַֽיְהִי־בֹ֖קֶר י֥וֹם אֶחָֽד׃


1 ἐν ἀρχῇ ἐποίησεν ὁ θεὸς τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν γῆν

2 ἡ δὲ γῆ ἦν ἀόρατος καὶ ἀκατασκεαστος καὶ σκότος ἐπάνω τῆς ἀβύσσου καὶ πνεῦμα θεοῦ ἐπεφέρετο ἐπάνω τοῦ ὕδατος

3 καὶ εἶπεν ὁ θεός γενηθήτω φῶς καὶ ἐγένετο φῶς

4 καὶ εἶδεν ὁ θεὸς τὸ φῶς ὅτι καλόν καὶ διεχώρισεν ὁ θεὸς ἀνὰ μέσον τοῦ φωτὸς καὶ ἀνὰ μέσον τοῦ σκότους

5 καὶ ἐκάλεσεν ὁ θεὸς τὸ φῶς ἡμέραν καὶ τὸ σκότος ἐκάλεσεν νύκτα καὶ ἐγένετο ἑσπέρα καὶ ἐγένετο πρωί ἡμέρα μία


1 in principio creavit Deus caelum et terram 2 terra autem erat inanis et vacua et tenebrae super faciem abyssi et spiritus Dei ferebatur super aquas 3 dixitque Deus fiat lux et facta est lux 4 et vidit Deus lucem quod esset bona et divisit lucem ac tenebras 5 appellavitque lucem diem et tenebras noctem factumque est vespere et mane dies unus


1 Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. 2 La terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. 3 Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut. 4 Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres. 5 Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le premier jour.


La terre était tohu-bohu et vide ; les ténèbres étaient sur la face de l’abîme, et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux. Tohu-bohu signifie précisément chaos, désordre ; c’est un de ces mots imitatifs qu’on trouve dans toutes les langues, comme sens dessus dessous, tintamarre, trictrac. La terre n’était point encore formée telle qu’elle est ; la matière existait, mais la puissance divine ne l’avait point encore arrangée. L’esprit de Dieu signifie le souffle, le vent qui agitait les eaux.

Voltaire, Dictionnaire philosophique, « Genèse »

Isaïe 45 18


יח כִּי כֹה אָמַר־יְהוָה בּוֹרֵא הַשָּׁמַיִם הוּא הָאֱלֹהִים יֹצֵר הָאָרֶץ וְעֹשָׂהּ הוּא כוֹנְנָהּ לֹא־תֹהוּ בְרָאָהּ לָשֶׁבֶת יְצָרָהּ אֲנִי יְהוָה וְאֵין עוֹד׃


Car ainsi dit l'Eternel qui a créé les cieux, le Dieu qui a formé la terre et qui l'a faite, celui qui l'a établie, qui ne l'a pas créée [pour être] vide, qui l'a formée pour être habitée: Moi, je suis l'Eternel, et il n'y en a point d'autre.


Tohu-bohu, voilà un mot étrange. Un mot qui n'évoque peut-être rien. A moins qu'il n'évoque le souvenir confus d'avoir déjà été entendu ou lu quelque part, mais sans qu'une définition claire et précise ne s'impose à l'esprit.

Avec le mot tohu-bohu, nous allons donc parler, pas parler du “rien”, mais d'un “grand rien”.

1 Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. 2 La terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.

Genèse 1,1-2

“La terre était Tohu et Bohu", en hébreu, ToHOu WaBoHOu... Les versions françaises de la Bible traduisent cette expression de diverses façons : “La terre était déserte et vide" (Dhorme, TOB, …) “... solitude et chaos” (Bible du Rabbinat) “... vide et vague” (Bible de Jérusalem) (qui suit le latin de la Vulgate : inanis et vacua) “... informe et vide” (Segond 1910, Colombe) elle était “... un chaos, elle était vide” (Nouvelle Bible Segond)

La première traduction grecque de la Bible Hébraïque, la Bible des Septantes, traduit, ou plutôt interprète déjà en rendant l'expression par: 2 ἡ δὲ γῆ ἦν ἀόρατος καὶ ἀκατασκεύαστος : aoratos kai akataskeuastos - “invisible et désordonnée”


Les traductions de l'expression ToHOu WaBoHOu, tohu-bohu dans sa transcription “en français”, sont donc nombreuses et variées. Et cette diversité témoigne de la difficulté à définir précisément ce qu'elle désigne. ToHOu WaBoHOu, c'est le néant et la vacuité, mais c'est quand même « quelque chose » !

En effet, le début du récit mythique de la Genèse nous présente l'état de la terre avant l'intervention créatrice de Dieu, et ce n'est pas « rien » :

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était tohu et bohu … »


L'interprétation de ce verset ouvrant la Bible suscite une question : s'agit-il d'un commencement chronologique absolu dans lequel Dieu ferait apparaître la matière ? Ou s'agit-il de l'évocation d'une matière primordiale à partir de laquelle Dieu va créer le monde dans la suite du récit biblique ?

Insistons sur le fait que la Genèse n'est pas un livre d'histoire naturelle et n'entend pas nous entretenir de cosmologie scientifique. Elle traite du « pourquoi ? », et non du « comment ? ». A mélanger ces deux questions nous courrons à la confusion ou à l'obscurantisme, c'est-à-dire à « un tohu-bohu intellectuel! »

L'expression hébraïque 'tohu-bohu' ne désigne pas un néant ou une vacuité absolue mais plutôt une absence d'organisation.


On retrouve cette expression dans le livre du prophète Jérémie, au chapitre 4, pour exprimer la désolation à la suite de l'exil des judéens à Babylone ; lisons ce passage :

כג רָאִיתִי אֶת־הָאָרֶץ וְהִנֵּה־תֹהוּ וָבֹהוּ וְאֶל־הַשָּׁמַיִם וְאֵין אוֹרָם

J’ai vu la terre, et voici tohou et bohou, vers les cieux, ils sont sans clarté.

Jérémie 4,23


Le prophète décrit ainsi la dévastation de Jérusalem et du pays de Juda devenu désert. Une dévastation qu'il voit venir avec l'armée babylonienne. Et c'est l'expression ToHOu WaBoHOu qu'il emploie. Comme quand après une catastrophe on dit « il ne reste plus rien” ». Ce n'est pas qu'il n'y a plus rien, mais que toute organisation a disparue, tout est retourné au chaos et à la confusion.

Dans le même sens, pour décrire le jugement qui vient, le prophète Esaïe (34,11) emploie séparément, mais dans le même verset, les deux mots ToHOu et BoHOu ; et il les emploie de façon paradoxale. Voilà ce qu'il annonce contre le pays d'Edom au chapitre 34.11

יא וִירֵשׁוּהָ קָאַת וְקִפּוֹד וְיַנְשׁוֹף וְעֹרֵב יִשְׁכְּנוּ־בָהּ וְנָטָה עָלֶיהָ קַו־תֹהוּ וְאַבְנֵי־בֹהוּ׃


Le pélican et le hérisson l’habiteront, le héron et le corbeau y demeureront, on y placera le fil à plomb de Tohou et les pierres de Bohou.

Traduction Samuel Cahen


Ces expressions sont des oximores puisque normalement, un cordeau et un niveau sont des outils de maçon pour construire, aligner, mettre d'aplomb... mais en écrivant que c'est “le cordeau du chaos et le niveau du vide” qui vont passer sur le pays, le prophète offre une image saisissante de la démolition, de la déconstruction, de la régression au chaos primordial.


A l'inverse des destructions évoquées par les prophètes Esaïe et Jérémie, le mouvement du récit de la création, en Genèse 1, semble bien indiquer que l'œuvre créatrice qui suit va consister en une mise en ordre d'un chaos initial.

D'ailleurs, le verbe hébreu ברא (BaRa’) pour ‘créer’, employé exclusivement avec Dieu pour sujet viendrait de racines signifiant « construire » ou « couper » ; et c'est bien cela qui se produit dans la suite du récit : par sa parole créatrice, Dieu sépare, distingue, ordonne, nomme, et par là il donne sens, et donc existence, aux éléments de la création.


De la même façon, la cosmogonie babylonienne de l'Enoumah Elish commence ainsi:

« Lorsqu'en haut le ciel n'était pas encore nommé

Qu'en bas la terre n'avait pas de nom [ils n'existaient pas],

Seuls l'Apsū [l'océan d'eau douce] primordial qui engendra les dieux,

Et Tiamat [la mer] qui les enfanta tous,

Mêlaient leurs eaux en un tout.

Nul buisson de roseaux n'était assemblé,

Nulle cannaie n'était visible [la végétation n'existait pas],

Alors qu'aucun des dieux n'était apparu,

N'étant appelé d'un nom, ni pourvu d'un destin,

En leur sein, des dieux furent créés. »

(Tablette I, lignes 1 à 6. Jean Bottéro et Samuel N. Kramer, Lorsque les dieux faisaient l'Homme, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 1989, p. 602-679)


Dans ces deux textes ancestraux, l'état initial de l'univers avant sa création, n'est pas un état de néant ou de vacuité absolue, mais un état de confusion dans lequel tout est mêlé, rien n'est identifiable, car aucune chose n'est nommée. C'est aussi cela le Tohu-Bohu biblique.

Et il en va de même dans les mythes grecs, où la situation initiale est représentée par le dieu primordial nommé Chaos. Un dieu dont le nom est passé en français avec beaucoup plus de succès que le Tohu-Bohu biblique !


Pour Hésiode, Χάος Chaos précède à la fois l'univers et les dieux.

« Avant toutes choses fut Khaos, et puis Gaia au large sein, siège toujours solide de tous les Immortels qui habitent les sommets du neigeux Olympos et le Tartaros sombre dans les profondeurs de la terre spacieuse, et puis Érôs, le plus beau d’entre les Dieux Immortels, qui rompt les forces, et qui de tous les Dieux et de tous les hommes dompte l’intelligence et la sagesse dans leur poitrine.

Et de Khaos naquirent Érébos et la noire Nyx. Et, de Nyx, Aithèr et Hèmérè naquirent, car elle les conçut, s’étant unie d’amour à Érébos.. »

Traduction Leconte de Lisle

Ήτοι μεν πρώτιστα Χάος γενεά

Ítoi men prótista Cháos genet

Αυταρ εττει τα Γαι ευρυστερνος

aftar ettei ta Gai evrysternos

πάντων εδοςασφαλες αιει

Ηδ ερος ος Κάλλιστος

pánton edos asfales aiei

εν αθαντοισι θεοισι

en athantoisi theoisi

λυσιμελης πάντων τε θεών

lysimelis pánton te theón

πάντων τ ανθρώπων

pánton t anthrópon

δαμνα εν στηεσσι νοον

damna en stiessi noon

και επιφρονα βουλον

kai epifrona voulon

Εκκ χάνος δ Ερεβος τε

Ekk chános d Erevos te

μελαινα τε Νυξ εγεινοντο

melaina te Nyx egeinonto


Dans ses Métamorphoses, le poète latin Ovide (-43 à +17) décrit ainsi l'origine du monde :

(I, 5-9) "Avant que n'existent la mer, la terre et le ciel qui couvre tout,

la nature dans l'univers entier ne présentait qu'un seul aspect,

que l'on nomma Chaos. C'était une masse grossière et confuse,

rien d'autre qu'un amas inerte, un entassement

de semences de choses, d'éléments divisés et mal joints."

(I, 15-20) "Il y avait là bien sûr la terre, la mer et l’air,

mais la terre était instable, l'onde non navigable,

et l'air sans lumière. Rien ne gardait sa forme propre,

et les éléments se gênaient entre eux. Dans un même corps

luttaient le froid et le chaud, l'humide et le sec,

le mou et le dur, le lourd et ce qui était sans poids.

(I, 21-23) Un dieu, avec une nature mieux disposée, mit fin à ce conflit.

En effet il sépara la terre du ciel, et les eaux de la terre ;

et le ciel limpide, il le distingua de l'air épais. …"


Et la suite du poème d'Ovide peut être lu en parallèle avec le poème du premier chapitre de la Genèse.

Ce qui caractérise le Chaos, l'équivalent grec du tohu-bohu hébraïque, c'est donc une béance, une instabilité, une absence d'orientation, une confusion radicale. Dans tous ces récits des origines, il y a bien une matière primordiale avant la création proprement dite.


La notion de création “à partir rien” est tardive dans le judaïsme ancien. Elle n'apparaît qu'au 2ème s. av. JC, dans une situation de crise extrême sous la tyrannie d'Antiochus IV Epiphane. Les livres des Maccabées racontent ainsi les abominables supplices endurés par ceux qui refusent d'abandonner la loi de Moïse. Et alors qu'une mère juive voit mourir, l'un après l'autre, ses sept fils dans d'horribles tortures, elle encourage le dernier en disant :

« Je te conjure, mon enfant, regarde le ciel et la terre, contemple tout ce qui est en eux et reconnais que Dieu les a créés de rien et que la race des hommes est faite de la même manière. ...»

(2 Maccabées 7,28)


Créées “de rien”, littéralement (en grec) : “pas à partir d'êtres” ; ce qui sera traduit en latin au 4ème s. ap. JC par ex nihilo. Mais la notion de ‘rien’ n'apparaîtra que plus tard avec l'invention indo-arabe du zéro. Ce récit, n'évoque de toute façon pas la création dans le but d'une description objective, mais pour soutenir la foi en la résurrection (voir versets 9.14.29 ; et Daniel 12,2). Comment dire mieux en effet la toute-puissance de Dieu pour redonner la vie, qu'en affirmant qu'il a créé l'Univers ? Sans aller aussi loin, le prophète Esaïe (chap. 40) annonçait déjà le retour d'exil comme une recréation.


Mais revenons au début de la Genèse. Plutôt que comprendre ces premiers versets comme le début chronologique absolu de l'Univers, qui serait créé ex nilhilo, “à partir de rien”, on peut y lire que l'œuvre de création consiste à organiser le tohu-bohu informe, à donner du sens à ce qui en est dépourvu.

C'est d'ailleurs avec la signification de “non-sens”, que le Psaume 107 (v.40) et le livre de Job (12,24) utilisent le premier mot de l'expression, le mot ToHOu :

Dieu retire l'intelligence aux chefs des peuples de la terre, il les fait errer dans un tohou sans chemin …” Les traducteurs hésitent “désert sans route”, “chaos sans issue”,...

Si la traduction est difficile, l'image est en tout cas claire : “leur gouvernance n'a pas de sens !”


De son côté, le prophète Esaïe, lui aussi, emploie souvent le mot ToHOu seul, pour désigner la nullité des idôles (41,29 ; 44,9 ; id. 1S 12,21), la nullité des nations (40,17) ou la nullité des chefs d'état (40,23) devant Dieu ; il désigne aussi la vanité, le fait de s'épuiser pour rien (49,4), le fait de ne reposer sur rien, ou bien sur du vide (24,10 ; 29,21 ; 59,4).

Le prophète utilise donc le mot ToHOu pour évoquer le combat continu contre le non-sens, contre le non-être qui menace. Comme si l'être existait toujours sur fond de non-être.


C'est ce que Paul Valéry exprime dans son long poème “Ebauche d'un serpent”, un serpent auquel il prête la connaissance selon laquelle

“... l'univers n'est qu'un défaut, Dans la pureté du Non-être ! » Un poème dont le dernier vers ne déclare pas moins que : "Cette soif qui te fit géant, Jusqu’à l’Être exalte l’étrange Toute-Puissance du Néant ! »


Pour terminer sur une note un peu plus légère, voyons comment cette expression hébraïque est passée dans notre langue française et comment son sens a évolué :

Une première trace semble pouvoir en être trouvée au Moyen-Âge, au 13ème siècle (2ème moitié), avec les adjectifs touroul et bouroul qui transcrivent à leur façon le ToHOu WaBoHOu hébreu. Des adjectifs qui évoquent la confusion et le désordre. Une compréhension très fidéle au sens originel.

Puis on rencontre l'expression dans l'écriture truculente de Rabelais (1552), au livre 4 “des faics et dicts héroïque du noble Pantagruel”, au chapitre 17, où il est raconté: « Comment Pantagruel passa les isles de Tohu et Bohu, et de l'estrange mort de Bringuenarilles, avaleur de moulins à vent. »


Dans ce chapitre, ces îles de Tohu et Bohu, sont décrites comme étant plutôt plaisantes. Rabelais a sans doute emprunté l'expression biblique pour sa sonorité amusante, mais peut-être aussi en la comprenant comme un joyeux désordre.

Jusqu'au 19ème siècle les différents auteurs qui emploient cette expression la prennent dans son sens originel de chaos primitif.

Mais à partir du 19ème siècle, le tohu-bohu acquiert parfois une composante sonore. Il y a certes toujours désordre, mais aussi vacarme. Cette agitation bruyante peut déranger, mais il peut aussi s'agir, comme chez Rabelais, de quelque chose de plaisant. Ainsi, dans Les Misérables (tome V), concernant un mariage, Victor Hugo évoque “... la fièvre et l’étourdissement et le vacarme et le tohu-bohu du bonheur !”

Aujourd'hui, quand on entend encore cette expression biblique devenue rare ou littéraire, son sens familier évoque donc un désordre accompagné d'un bruit confus, d'un vacarme bruyant.

Mais ce qui est sûr c'est que le combat contre le non-être dont le tohu-bohu de la Genèse est l'emblème, ce combat contre le non-sens continue !


« L’inhabitable c’est », tel que Georges Pérec le décrivait dans les dernières pages d’Espèces d’espaces:

" L'inhabitable : la mer dépotoir, les côtes hérissées de fils de fer barbelé, la terre pelée, la terre charnier, les monceaux de carcasses, les fleuves bourbiers, les villes nauséabondes

L'inhabitable : l'architecture du mépris et de la frime, la gloriole médiocre des tours et des buildings, les milliers de cagibis entassés les uns au-dessus des autres, l'esbroufe chiche des sièges sociaux

L'inhabitable : l'étriqué, l'irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste

L'inhabitable : le parqué, l'interdit, l'encagé, le verrouillé, les murs hérissés de tessons de bouteilles, les judas, les blindages

L'inhabitable : les bidonvilles, les villes bidon

L'hostile, le gris, l'anonyme, le laid, les couloirs du métro, les bains-douches, les hangars, les parkings, les centres de tri, les guichets, les chambres d'hôtel

les fabriques, les casernes, les prisons, les asiles, les hospices, les lycées, les cours d'assises, les cours d’école double exposition, arbres, poutres, caractère, luxueusement aménagé par décorateur, balcon, téléphone, soleil, dégage­ments, vraie cheminée, loggia, évier à deux bacs (inox), calme, jardinet privatif, affaire exceptionnelle

On est prié de dire son nom après dix heures du soir."


L'aménagement


39533/43/Kam/J 6 novembre 1943

Objet : collecte des plantes destinées à garnir les fours crématoires 1 et II du camp de concentration d'une bande de verdure. Ref. : Conversation entre le SS-Obersturmbannführer Hiiss, Cdt du camp. et le Sturmbannführer Bishoff.

Au SS-Sturmbannführer Ceasar, chef des entreprises agri­coles du camp de concentration d'Auschwitz (Haute-Silé­sie).

"Conformément à une ordonnance du SS-Obersturmbann­ führer Hiiss, commandant du camp, les fours crématoires 1 et II du camp de concentration seront pourvus d'une bande verte servant de limite naturelle au camp.

Voici la liste des plantes qui devront être prises dans nos réserves forestières : 200 arbres à feuilles de trois à cinq mètres de haut ; 100 re­jetons d'arbres à feuilles de un mètre et demi à quatre mètres de haut ; enfin, 1 000 arbustes de revêtement de un à deux mètres et demi de haut, le tout pris dans les réserves de nos pépinières.

Vous êtes prié de mettre à notre disposition ces provisions de plantes.""

Le chef de la direction centrale du bâtiment des Waffen SS et de la police à Auschwitz : signé : SS-Obersturmführer

(cité par David Rousset, Le pitre ne rit pas, 1948)


L'espace parcimonieux de la propriété privée, les greniers aménagés, les superbes garçonnières, les coquets · studios dans leur nid de verdure, les élégants pied-à-terre, les triples réceptions, les vastes séjours en plein ciel, vue imprenable,

]'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et pres­que intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

De tels lieux n'existent pas, et c'est parce qu'ils n'existent pas que l'espace­ devient question, cesse d'être évidence, cesse d'être incorporé, cesse d'être approprié. L'es­pace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête.


Par Maxime Fellion


Ce texte a été présenté par son auteur, le 14 mars 2022, lors de la réunion en visio-conférence du groupe Trobienphilo

* Illustrations: "Le Jardin des délices", peinture à l'huile sur bois du peintre néerlandais Jérôme Bosch. L'œuvre est un triptyque, le plus souvent datée de 1494 à 1505, bien que des chercheurs en avancent la création jusqu'aux années 1480; portes fermées une grisaille, le monde tel qu’il est à l’origine, tohu bohu, puis en ouvrant les deux panneaux à gauche le paradis, à droit l’enfer, et sur le grand panneau central, l’humanité habitant le monde.

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