Habiter : plus qu’un verbe, une notion philosophique


« Habiter » est une notion philosophique née au milieu du XXème siècle, et qui est essentielle car elle engage tout un rapport au monde… Or le monde change, il est même en pleine mutation, et la survie des sociétés contemporaines impose de nouvelles exigences.


D’abord un très bref rappel :

- Pendant près de 180 000 ans, l’homo-sapiens a vécu en mode chasseur-cueilleur;

- Il y a près de 20 000 ans, il a commencé à cultiver, apprivoiser et se sédentariser (la révolution du Néolithique (de 14 000 à 7 000 av. J.-C.) correspond à la première révolution agricole;

- Il y a environ 2 000 ans, il a achevé la conversion au mode majoritairement agriculteur.


C’est un rappel important, car, si ces deux modes (nomade et sédentaire) font partie intrinsèque de l’humain, l’un a disparu au profit de l’autre. Et de nos jours, il n’y a plus de place pour les populations de chasseurs-cueilleurs et nomades, qui ont quasiment disparu - sauf de rares exceptions comme les bushmen dans le désert du Kalahari en Afrique australe, et les derniers nomades en Asie Centrale, sachant que ceux-ci ont connu d'importants métissages avec des populations agricoles.


De nombreuses thèses ont tenté d’élucider le passage du mode nomade au mode sédentaire.

Certaines d’entre elles situent la présence au monde du nomade, entre maîtrise et hospitalité :

- Hospitalité : il utilise l’espace en tant qu’invité des lieux

- Maîtrise : pour utiliser l’espace, il lui faut respecter les règles communes, et négocier avec tous les êtres concernés (tous les êtres animés par une force vitale, les objets mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, et tous les génies protecteurs ; or cette maîtrise est source d’inquiétude, car ces êtres concernés, il ne faut ni les froisser ni déclencher leur colère.


Cette inquiétude est encore bien visible dans la présence au monde de certains groupes ethniques (en Amazonie, ou dans les steppes d’Asie Centrale, etc.) : on remarque qu’ils ne transforment pas les lieux, effacent les traces du camp, les traces du passage, évitent de déplacer les pierres, ne prélèvent que quelques branches d’un arbre, ou ne coupent qu’un seul arbre dans un bosquet (il ne coupent jamais un arbre isolé), ne polluent pas le cours d’eau même pas avec le lait, et la porte de leur hutte ou de leur yourte est toujours ouverte à l’étranger de passage, etc.


Concernant la conversion au mode sédentaire, les chercheurs s’accordent à dire qu’il a eu plusieurs foyers de sédentarisation dans le monde. C’est néanmoins dans une région du Moyen Orient, surnommée le Croissant fertile (entre les déserts de Syrie et d’Arabie, la mer Méditerranée et les monts du Taurus en Turquie), que l’on retrouve les origines les plus lointaines de l’agriculture et de l’élevage. C’est là que les premières sociétés sédentaires vont pouvoir se regrouper en village, s’approprier des espaces, constituer des réserves de nourriture et générer des surplus, créer de nouvelles activités, se diviser pour accomplir les tâches et gérer les échanges entre eux. On connaît la suite…


Dans son livre “Sapiens”, Yuval Noah Harari, historien et écrivain israélien né en 1976, déploie une thèse forte. Je cite : « C’est par sa capacité à inventer des fictions que l’Homo sapiens a inventé la sédentarité.

Chez les chasseurs-cueilleurs, le monde (que ce soit  la vallée ou la montagne qui l’entoure) appartenait à tous ses habitants, et chacun y suivait un ensemble de règles communes, qui entraînaient une négociation incessante entre tous les êtres concernés. Les humains parlaient avec les bêtes, les arbres et les pierres, aussi bien qu’avec les fées, les démons et les fantômes. De ce vaste réseau de communication émergeaient des valeurs et des normes qui reliaient les humains, les éléphants, les chênes et les fantômes. »


D’après l’ethnologue britannique Edward Tylor (dans son livre Primitive Culture paru en 1871) : « L’animisme est la croyance selon laquelle la nature est régie par des esprits analogues à la volonté humaine. Il y voyait la forme primitive ayant engendré toutes les religions. »


Plus récemment, Charles Stefanov (anthropologue, spécialiste de la Sibérie, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et membre du Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France), définit l’animisme comme étant « le rapport socialisé et émotionnel du nomade avec le monde du vivant ».

« La révolution agricole a donné naissance à des dieux plus imposants pour finir avec le Dieu tout-puissant des religions monothéistes. Les dieux avaient donc deux tâches principales. D’abord, ils devaient expliquer ce qu’Homo sapiens avait de si spécifique, ensuite, pourquoi les humains devaient dominer et exploiter les autres créatures vivantes. »


Voici deux rappels qui illustrent la disparition annoncée du mode nomade.


Premier rappel

Le quatrième chapitre de la Genèse rapporte l’histoire d’Abel et Caïn, fils d'Adam et d'Eve. Abel, pasteur, vit et se déplace au gré des nécessités de son troupeau. Caïn, son frère, agriculteur, a enclos un terrain réservé à ses cultures. Un jour les deux frères viennent faire des offrandes à Yahvé : Caïn offre les produits de son sol et Abel offre les premiers nés de son troupeau et leur graisse. Seule l'offrande d'Abel est agréée. Alors Caïn, furieux, tue son frère Abel. Puis il est condamné à l’errance sur la Terre, poursuivi par l’ire divine et surveillé par son œil ubiquiste.


Deuxième rappel

Dans la mythologie romaine, Romulus et Remus sont des frères jumeaux qui ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur l’emplacement où ils devaient ériger la ville de Rome. En 753 avant notre ère, pour délimiter la nouvelle ville, Romulus trace une enceinte, creusée par une charrue au sommet du Mont Palatin, puis il jure de tuer quiconque pénètrera cette enceinte. Rémus désobéit, franchit le sillon et pénètre sur l’espace réservé. Et Romulus le tue.


Revenons au verbe « habiter ».

- Étymologiquement, habiter est emprunté au latin habitare "avoir souvent" qui a donné habitude mais qui veut dire aussi demeurer ou rester.

- Depuis le XIème siècle, habiter indique le fait de rester quelque part, d’occuper une demeure.

- Au XVème siècle, le terme s’enrichit d’une nouvelle signification : "habiter un pays" c’est le peupler.

- En 1694, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française semble fixer définitivement le sens d’habiter : "faire sa demeure, faire son séjour en un lieu. Habiter un lieu".


C’est ainsi que, dans la géographie classique, habiter renvoie à l’habitat, "ensemble et arrangement des habitations dans un espace donné " et à l’habitation, c’est-à-dire à la description des formes des maisons, non sans rapport avec le milieu physique. La géographie a ainsi longtemps considéré la lecture des paysages comme un assemblage de formes, d'éléments fonctionnels (champs, habitations, bâtiments commerciaux, etc.).


Le pas le plus important vers la notion « habiter » a été effectué par le philosophe allemand Martin Heidegger. A l’époque de la reconstruction de Berlin, sa conférence prononcée au mois d'août 1951 à Darmstadt, BATIR HABITER PENSER, le philosophe marque une avancée majeure : habiter n’est pas une activité, mais un concept qui englobe l’ensemble des activités humaines. Il insiste sur la différence entre être abrité, être logé et habiter. Et il va bien plus loin encore: « Habiter est un trait fondamental de l’être… Habiter est la réponse des mortels à l’appel à être-présent-au-monde-et-à-autrui ».


Depuis lors, la notion « habiter » traverse les sciences sociales et humaines.

En voici quelques exemples.


Selon Jean-François Thémines, professeur de géographie à l’Université de Caen et chercheur au CNRS:

« Habiter est un mode de connaissance du monde qui engage aussi notre relation affective aux lieux. Le territoire est fabriqué par les individus, il ne préexiste pas, il n'existe pas sans eux. »


Pour Philippe Descola, ancien élève de philosophie de l’École normale supérieure de Saint-Cloud et anthropologue français, spécialiste des Amérindiens d’Amazonie équatorienne :

« L’opposition nature/culture n'a pas de sens, car elle relève d'une pure convention sociale. »

Il propose alors de constituer ce qu’il nomme une « écologie des relations - relations entre humains et non-humains autant que celles entre humains. »


Maria Villela-Petit, née à Rio de Janeiro, arrivée en France en 1962, étudie la phénoménologie, entre comme chercheur au CNRS, enseigne, aujourd’hui retraitée émérite des Archives Husserl de Paris (CNRS), pose une question essentielle sur l’expression « habiter la Terre »:

« Doit-on considérer la terre comme un complément, parmi tant d'autres, du verbe habiter ?

Ce qui est cause de changements répond à une conception différente de la terre qui, sous l'emprise des réflexions cartésiennes et les lois de la mécanique, n'est devenu qu'une planète comme les autres pour les humains. S'en est suivi un déclassement de la terre qui ne devenait ainsi qu'un élément de l'habiter parmi d'autres. Mais, aujourd'hui, notre habitation est redevenue une préoccupation majeure pour l'humanité. Un renversement sémantique est à l'œuvre ».


Selon Jared Diamond, géographe et biologiste et théoricien de l’effondrement, né en 1937 à Boston, l’invention de l’agriculture marquerait les véritables débuts de l’Anthropocène :

« L’agriculture fut en tout cas notre vrai péché originel. De l’agriculture surgirent les inégalités sociales et sexuelles flagrantes, les maladies et le despotisme qui accablent notre existence…. Au rythme actuel de la croissance démographique, et particulièrement de l'augmentation des besoins économiques, de santé et en énergie, les sociétés contemporaines pourront-elles survivre demain ? »


En 2008, dans un article publié dans la revue philosophique, Robert Tirvaudey, né en 1959 à Paris, docteur de philosophie à la Sorbonne, professeur de philosophie dans l'Académie de Créteil, et auteur, pose cette question :

« À l'heure de l'urbanisation planétaire, du souci environnemental, du nomadisme forcé des sans-domicile fixe, de l'incapacité de réellement habiter un chez soi, de la génération des réseaux techniques de communication des rapports entre l'homme et la nature, entre les hommes eux-mêmes, la question est plus que jamais de savoir comment l'homme en son être peut habiter pour authentiquement exister.»


Voici les propos du philosophe français Bernard Stiegler (malheureusement décédé en 2020) :

« Il faut plus que jamais être préoccupé par ce qu’on désigne aujourd’hui par l’époque de l’Anthropocène, cette ère géologique, où c’est l’homme lui-même, qui anéantit ses propres conditions d’existence. Nous n’avons plus le choix. Le stade technique atteint par l’humanité, l’accélération du Temps, la destruction de la biodiversité, le réchauffement climatique, le capitalisme financier, la bêtise consumériste, nous obligent à bifurquer. Or si nous savons ce qu’il faudrait faire pour changer de route, il est clair que nous ne le faisons pas, ou trop peu. Il ne suffit pas de dénoncer l’état du monde, de le critiquer, comme on critiquait l’aliénation et la société de masse, dans les années 1960, il convient de fourbir des armes, et des concepts, à hauteur des nouvelles exigences de survie de l’humanité qui s’imposent à nous. »


Pour conclure, voici une citation de Bernard Stiegler :

« La pensée qui ne prend pas compte du monde qui l’entoure n’est que spéculation ».


Par Jacqueline Ripart - 25 février 2022


Ce texte résume la présentation de J. Ripart, le 20 janvier lors de la première réunion en visio-conférence du groupe Trobienphilo




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